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1 décembre 2020
Economie

Opinion/Gastrodiplomatie : les atouts du Cameroun

La gastrodiplomatie est, en relations internationales, une forme de gouvernance qui s’appuie sur la cuisine et l’art de la table pour influencer les consciences, les cœurs et les ventres dans l’espace public d’un pays étranger. S’inscrivant, au même titre que la musique et le cinéma entre autres, dans le champ de la diplomatie culturelle, la gastrodiplomatie participe au rayonnement international des États. Elle est, en effet, un canal de dialogue pour le partage des savoirs et savoir-faire culinaires à l’effet de tisser des liens de connaissances solides et durables.

            Si les acteurs de la gastrodiplomatie sont principalement des acteurs culturels au rang desquels notamment des chefs cuisiniers et des industriels, dont l’apport financier et le potentiel entrepreneurial sont importants, il faut noter que la mise en œuvre de cette politique étrangère se fait sous l’impulsion et par l’intermédiaire de l’État ; ce dernier ambitionnant, autant que faire se peut, la construction d’un pont d’échanges socioculturels et commerciaux entre ses communautés et celles des pays amis ou partenaires. De ce fait, elle est consécutive à la prospection des marchés sur lesquels devront être écoulés un ensemble de produits alimentaires, ce qui, en plus de créer de la richesse nationale, est un facteur d’offre d’emplois directs et indirects. Deviennent ainsi capitales la construction des filières agricoles et zootechniques, ainsi que la mise en valeur des produits uniques et exceptionnels. L’appel à la découverte des saveurs sonne par conséquent comme une invitation formulée auprès des touristes du monde entier.

L’économie est sans conteste le plus grand carburant de la géopolitique dont les canaux de la matérialisation sont, entre autres, la langue, la religion, les arts, l’alimentation et bien évidemment la guerre, dans certaines conditions jugées efficaces et nécessaires. Le soft power est et reste, toutefois, la meilleure arme à faire-valoir. La cuisine peut constituer dès lors une force de persuasion.

La gastrodiversité du Cameroun est tributaire de sa richesse écologique, sociologique et linguistique. Elle est surtout la somme des cuisines de différents peuples entrés en contact à la faveur des rencontres voulues et inopinées au cours de plusieurs siècles sur des terres plus ou moins généreuses, avec des implications géopolitiques notables. Les déplacements migratoires, les échanges commerciaux et les alliances matrimoniales sont, entre autres, les causes de ce magnifique brassage dont l’emprunt alimentaire et culinaire est l’une des pierres angulaires. L’adoption qui s’opère par la suite est très souvent suivie d’une adaptation socioculturelle aussi instinctive que motivée. Et plus une cuisine est riche, plus grande est l’influence qu’elle a subie.

On peut résumer la cuisine camerounaise :

-aux pâtes culinaires à base de farine, de fécule, de semoule, de céréales nature, de légumes, de légumineuses et de tubercules qui ont la particularité d’être sans gluten ;

-aux sauces à base de légumes, de fruits et de légumineuses, dont les liants constituent une composante favorable à la digestion et aux liaisons dans différentes préparations en raison du mucilage ;

-aux ragouts à base de céréales, de fruits et de tubercules dont certains, pour leur croisement raisonné ou leur ancienneté génétique, sont d’une saveur remarquable ;

-aux animaux, poissons et fruits de mer, au rang desquels le mandjanga, le bifaka, le kourkour appréciés pour leur goût umami, la cinquième saveur fondamentale ;

-aux boissons à base de fruits, de tubercules et de céréales, notamment les vins de table (Rouge d’Hibis, Tiki, Eyidi, etc.) avec des produits issus de l’agriculture locale ;

-aux papillotes végétales à base de viande, de poisson et de différentes pâtes culinaires, qui relèvent à la fois douceur et antériorité lointaine quant à l’une des plus vieilles méthodes de cuisson en vase clos ;

-aux épices, herbes et aromates qui sont la source des colorations gustatives complexes et spécialement recherchées ;

-et aux huiles et graisses pour les assaisonnements, avec l’huile de palme comme vedette incontestable dans le Grand-Sud.

C’est fort de cette évidence que le Ministère des Arts et de la Culture a inscrit, par arrêté ministériel, 28 spécialités culinaires au patrimoine national avec comme objectif à long terme de soumettre certaines d’entre elles à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Pour rappel, seuls le tri-national de la Sangha et la réserve de faune du Dja sont, pour l’instant, inscrits sur la liste du patrimoine mondial. Mais suite à la campagne de sensibilisation lancée le 6 novembre 2020 par le Cameroun, le Nguon est en passe de devenir le premier élément culturel inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Après analyse, 4 des 28 spécialités culinaires se distinguent particulièrement en raison de leurs qualités traditionnelles, patrimoniales et symboliques, à savoir le ndolè, le mbongoo, le achu’ et le mboussiri.

Le ndolè est un plat à base de vernonie. Accommodé de pâte d’arachide pochée ou de pistache africaine torréfiée, le ndolè est le plat le plus emblématique du Cameroun aux yeux du monde. Le savoir-faire qui le caractérise repose, en partie, sur une technique de désamérisation (réduction de l’amertume) qui donne au légume un goût (parfois) d’abord amer puis sucré. Il s’accompagne de miondo, de plantain mûr et de macabo cuits à l’eau.

Le mbongoo est une sauce onctueuse de couleur ébène. Sa couleur, son odeur et sa saveur empyreumatiques tiennent à la calcination de l’épice éponyme qui la forme d’un épi, lequel est associé à d’autres épices et aromates locaux. On lui attribue des propriétés hypnotiques et amourogènes qui en font un plat de séduction par excellence. Il s’accompagne de mintoumba, de plantain mûr et de macabo cuits à l’eau.

Le achu’ est une pâte culinaire à base de taro cuit à l’eau puis pilé dans un mortier cratériforme. Il se mange avec une sauce soit noire soit jaune. La sauce jaune est l’une des sauces les plus élaborées du Cameroun, digne d’un art culinaire avant-gardiste. Cette sauce émulsionnée peut compter jusqu’à treize épices et aromates, presque toutes endogènes. Son design semblable à un lac de cratère avec le pourtour parfois garni de tawel, de njama njama, de njakatu et d’egusi.

Le mboussiri est une bouillie à base de fécule fermentée de maïs, de millet, de sorgho ou d’éleusine. Contenant à volonté des grains de riz, de millet ou de sorgho, cette préparation plus ou moins liquide peut être accommodée de pâte d’arachide, de lait, de citron ou encore de tamarin. Il se mange avec un ensemble de pâtisseries comme le kossaï ou le waïna.

Même si de l’avis de Lucía Iglesias « la mission de l’Unesco est de valoriser et de protéger une tradition, non de distribuer une médaille d’excellence », force est de constater, au regard des implications qui en découlent, que l’obtention de ce précieux sésame recouvre des enjeux à la fois diplomatiques, géostratégiques, mais surtout économiques. Cela est d’autant vrai que tout élément culturel inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité donne droit à un titre de propriété culturelle.

Par Téguia Bogni, Chargé de recherche au Centre national d’éducation, ministère de Recherche scientifique et de l’Innovation

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