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La révolution digitale impacte désormais une multitude d’activités

Par Raphael Nkolwoudou Afane
Docteur en droit, Senior Legal Counsel chez TELEHOUSE KDDI EUROPE
raphael.nkolwoudou@outlook.com

Après la réparation du gros incident ayant affecté le câble sous-marin WACS au large des côtes camerounaises pendant des jours, occasionnant au passage de nombreux cas d’accès denial, de nombreux utilisateurs constatent depuis quelques semaines que les communications IoIP se sont considérablement améliorées. On constate en effet qu’il y a de moins en moins des périodes de latence. Disons-le, c’est une très bonne nouvelle qui s’inscrit dans la transformation numérique qui s’accélère sur le continent.
Aujourd’hui, l’information circule en temps réel et les technologies de partage de ladite information ne cessent d’évoluer. On oublie alors le temps où, communiquer par téléphone à l’intérieur du pays, ou alors vers l’extérieur, était une gageure et un évènement important parce que rare. Avec le fax, la technique avait déjà amorcé cette révolution et l’avènement d’Internet et ses outils ont carrément pulvérisé le paradigme. Internet et les technologies qui accompagnent son développement ont placé les individus et les organisations dans une ère de transformation numérique, qui impacte considérablement leurs manières de fonctionner. Une ère marquée par les avancées des algorithmes et de l’électronique qui poussent à la remise à plat des habitudes issues de la révolution industrielle.
La transformation numérique est une révolution extrêmement rapide qui ne cesse de se développer depuis la seconde partie du XXe siècle. Comparée à la révolution industrielle, elle est directement associée à la convergence de l’informatique et des réseaux de communications électroniques. En effet, la croissance rapide des technologies de l’information et de la communication (TIC) et, l’innovation issue des systèmes numériques, sont à l’origine d’une révolution qui bouleverse radicalement nos modes de pensée, de comportement, de communication, de travail et de rémunération. À titre d’illustration, on observe que les ordinateurs, smartphones et autres tablettes ont envahi nos espaces de vie et d’interactivité. On les retrouve non seulement dans nos foyers, dans les organisations de tout genre, dans les transports publics, les écoles ou encore les restaurants.
En Afrique, la transformation digitale s’introduit inexorablement par la percée du téléphone portable, le paiement mobile et le commerce par le réseau Internet. Par exemple, le commerce électronique se développant au travers des plateformes de mise en relation, fleuri et opère sur presque tous les territoires du continent, en ciblant également les consommateurs à faible revenu, en calibrant des produits et des services correspondants à leurs moyens. L’impact de la transformation numérique est aujourd’hui observable dans bien de domaines et l’Afrique tient sa digitalisation en dépit des pesanteurs qui sont surtout d’ordre infrastructurels (le haut débit reste encore cher et peu accessible).
Dans le domaine financier
Il est particulièrement remarquable d’observer ce qu’il se passe aujourd’hui sur le continent, entre les modèles économiques innovants des fintechs spécialisées dans le transfert d’argent et, la concurrence que se livrent les sociétés de télécommunications dans la monnaie mobile. La multinationale française Orange, acteur désormais majeur dans la mobile money, a d’ailleurs crée une banque où la plupart des transactions s’effectuent de manière digitale, notamment par le transfert d’argent par téléphone, et on constate qu’il n’est pas prévu de créer une multitude d’agences physiques.
Samir Abdelkrim, un des spécialistes et observateurs avertis sur le continent en la matière depuis le début des années 2000, relate que, les choses se sont mises en place de manière rapide, dès la fin des années 1990. Cette belle histoire nous vient du Kenya, où tout commence par les populations possédant un téléphone portable, qui s’en sont servi spontanément pour pulvériser le plafond de verre imposé par les banques. En effet, de 1999 à 2002, le nombre de Kényans possédant un téléphone portable explose et passe de 24 000 individus à plus d’un million. Ils utilisent leur terminal d’abord pour communiquer, par la voix ou par SMS. Mais, rapidement, des dizaines de milliers d’entre eux détournent les usages de leur téléphone, de manière intuitive, pour s’émanciper financièrement. Ils expérimentent les premiers transferts, non pas d’argent – la technologie de transfert d’argent par SMS n’est pas encore inventée –, mais de temps de communication. Il s’agit d’Airtime, c’est-à-dire, des recharges prépayées que les opérateurs vendent à leurs abonnés mobiles. C’est ainsi que, dans les petits villages, on transfère ce crédit d’appel par SMS vers un destinataire pour rembourser des dettes ou pour le troquer contre des semences. Au lieu d’être consommés, les crédits de télécommunication circulent de téléphone en téléphone d’un bout à l’autre du pays, parfois plusieurs fois dans la même heure. L’Airtime devient alors une monnaie alternative qui se substitue de fait au shilling kényan et ces changements préfigurent les débuts de l’industrie du mobile money bien avant la création formelle de M-Pesa.
Les Kényans découvrent alors qu’un portable à 10 dollars peut faire office de banque. Dès lors, ces transferts entre particuliers prennent vite de l’ampleur dans le pays tout entier et, l’opérateur privé kényan Safaricom, sous l’impulsion d’un manager afro-américain aujourd’hui disparu, Bob Collymore, s’inspirera de ces usages pour créer l’application mobile M-Pesa. M pour mobile et Pesa pour argent en Swahili, qu’on peut transférer numériquement. Dix ans plus tard, en 2017, l’équivalent de 43 % du PIB kényan transite par M-Pesa, fruit de l’ingéniosité populaire alliée au pouvoir du numérique, et ce pour transformer le quotidien. Et si demain, tous les fonctionnaires en Afrique disposant d’un compte mobile étaient informés de leur solde mensuellement par SMS ? Et si, le paiement de sa facture électrique se faisait par SMS ?
Et si les assurances, le paiement des frais d’inscription, les places de concert, la facture à payer au restaurant, et si toutes ces transactions se faisaient par SMS ? Bien entendu, la plupart de ces expériences sont déjà en cours d’expérimentation et il ne reste plus qu’à souhaiter que, sous la houlette du Président Kagame, nouvellement élu à la tête du HSGOC AUDA-NEPAD pour deux ans, l’Union Africaine (UA) prendra à bras le corps, cette transformation numérique. En effet, avec le développement des infrastructures et la digitalisation dans son agenda, cela pourra par exemple, éviter à des personnes fragiles, de devoir transporter d’un lieu à un autre, d’une frontière à une autre, tout un tas de billet de banques souvent froissés et des pièces de monnaie lourdes. D’ailleurs, nous pensons que les Fintechs aux projets innovants pourraient largement contribuer à l’accélération de la mise en place de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA). En effet, la capacité de conversion monétaire par algorithmes des Fintechs pourrait constituer un levier important dans cette zone économique qui s’étendra sur un marché de 1,2 milliard de personnes, représentant un produit intérieur brut (PIB) de 2 500 milliards de dollars dans l’ensemble des 55 États membres de l’Union africaine.
Dans les procédures administratives
Marqué par cette innovation venue du terrain, le cadre administratif commence à s’en inspirer pour multiplier l’impact des politiques publiques. Ainsi, le téléphone permet de créer de nouveaux services publics inclusifs, connectés et décentralisés. Les villageois vivant loin de toute administration peuvent bénéficier de services publics efficaces, plus proches des citoyens. Avantage collatéral : une mise à mal de la corruption. L’un des exemples les plus patents est le Rwanda où l’administration publique se réinvente en organisant sa propre disruption numérique. Les services administratifs de l’État se sont numérisés, et les files d’attente ont été remplacées par le SMS grâce à une application créée par l’État : Irembo. Ce service d’e-gouvernement, plébiscité par les citoyens rwandais, est expérimenté depuis 2015 avec, à la clé, une augmentation vertigineuse du nombre d’usagers : plus de 150 000 au bout de quelques mois.
La volonté d’innovation du Rwanda s’illustre aussi dans la lutte contre la mortalité infantile et maternelle. En 2009, le ministère de la Santé du pays a conçu une application mobile baptisée RapidSMS pour faire chuter le taux de mortalité, en particulier dans les villages les plus isolés. De 2009 à 2017, le ministère de la Santé a formé 45 000 agents communautaires répartis dans 12 000 villages. Leur rôle : faire remonter du terrain par SMS les signes avant-coureurs d’une grossesse à risque. Chaque signalement est transmis au service d’urgences de l’hôpital le plus proche. Résultat : d’après l’Unicef présente sur le terrain, RapidSMS a permis de sauver 500 000 vies entre 2009 et 2015, et a fait tomber le taux de mortalité infantile de 47 pour 1 000 en 2009 à 31 pour 1 000 en 2015.
Dans le monde agricole

Dans un certain nombre de pays, l’on s’organise pour agréger, grâce aux informations satellitaires passées par les tuyaux du numérique, les effets négatifs des handicaps structurels de l’activité agricole. Ainsi au Ghana par exemple, où entre 70 et 80 % des terres agricoles ne disposent d’aucun titre juridique légal, cela a conduit les municipalités à utiliser les technologies peer-to-peer de type blockchain pour rationaliser leurs politiques foncières et d’aménagement du territoire. Idem en Éthiopie par exemple, immense pays agricole, l’on voyait les rendements décroître d’année en année, et pour endiguer le phénomène, le ministère de l’Agriculture éthiopien s’est mué en data scientist. Il a en effet lancé en 2012, le projet Ethiopian Soil Information System (EthioSIS) pour cartographier la fertilité des sols grâce à un satellite et recommander pour chaque région les engrais les mieux adaptés.
En plus des informations captées de l’espace par des satellites, l’État va analyser une multitude d’échantillons de terre prélevés dans les champs de manière collaborative, agile et numérique. Le sol de chacun des 18 000 districts ruraux du pays, appelés qebelés, est analysé grâce à la participation des fermiers sur le terrain, qui remettent aux agents d’EthioSIS un échantillon de leurs parcelles. On invente alors de nouvelles variétés d’engrais selon les besoins nutritifs spécifiques des qebelé. Un numéro vert est ensuite mis en place pour conseiller les agriculteurs. Victime de son succès, le service a été saturé dès la première année, avec plus de 7 millions d’appels et de SMS reçus, mais les résultats n’ont pas tardé à se voir. La production de blé s’est redressée spectaculairement, passant de 1 tonne à 3 tonnes par hectare dans les qebelé.

Ces différentes stratégies nous font croire que le destin de l’agriculture africaine peut changer grâce à cette « data verte » qui apparaît comme un nouvel « engrais » à même de favoriser une agriculture de 3e génération connectée. Contre les insuffisances administratives, sanitaires et agricoles, les choses se passent comme si, grâce au numérique, l’Afrique entrait dans une nouvelle ère, où le monde agricole pourrait anticiper et corriger certaines difficultés ; où les dirigeants politiques volontaires pourraient mettre en place des procédures transparentes et sécurisées, pour mieux suivre les projets et mitiger la corruption des élites administratives.

Dans la mobilité urbaine

L’exemple d’une innovation numérique récente et capable de changer la manière de se mouvoir dans les zones urbaines nous vient du Cameroun. Alors qu’en occident on a vu se développer Uber, Kapten et autre Heetch, en s’appuyant sur le digital, le Quotidien de l’Economie (Cameroun), nous relate l’histoire de la start-up camerounaise Bee qui est entrain de forger une nouvelle image de l’activité de moto taxi au Cameroun. L’entreprise propose en effet au public connecté un service de motos taxis à la demande. Grâce à une technologie de pointe et une équipe professionnelle, le service vient proposer des solutions aux problèmes rencontrés par les camerounais dans leur déplacement au quotidien : sécurité, confort, rapidité, hygiène. Ainsi, à l’aide d’un Smartphone (via l’application ou le call-center), une personne a la possibilité de commander un chauffeur BeeMotoTaxi. Un tel changement dans un secteur réputé difficile à contrôler n’est pas passé inaperçu, surtout auprès des premiers concernés qui sont les chauffeurs de moto.
Avec le lancement de ses activités, certains motos taxi manifestent l’intérêt au projet en rejoignant la plateforme. La start-up a mis sur pied une application mobile à partir de laquelle, tout client a la possibilité de savoir à quelle distance se trouve le chauffeur de moto le plus proche qui est dans le réseau Bee, et faire appel à lui à tout moment. À partir de cette application les clients peuvent aussi noter les chauffeurs sur la qualité de leurs prestations. Ponctualité et rigueur étant les maîtres mots de Bee Moto services, le client peut faire ses courses en toute tranquillité sans risque de devoir partager la moto avec une tierce personne en dehors du chauffeur.

Les projets innovants et les chiffres illustrent le cap vers le digital

Ce qui frappe en ce début de XXIe siècle, c’est la manière dont l’Afrique s’est saisie du numérique et l’a adapté à ses besoins en innovant.Alors que l’Afrique apparaissait jusqu’à l’avènement du numérique comme une utilisatrice disciplinée d’inventions de toutes sortes, elle semble désormais partie d’un autre pied depuis qu’elle a surpris le monde avec la monnaie mobile (M-Pesa), le BeeMotoTaxi, Wecashup…

Même si l’Afrique apparaît encore dans le bas des classements mondiaux en matière de transformation numérique, le développement des infrastructures de communications électroniques s’est fortement accéléré au cours des dernières années. Avec un taux de croissance moyen annuel supérieur à 6% selon la GSM Association (Rapport sur l’économie du secteur mobile en Afrique subsaharienne de 2017), la téléphonie mobile,par laquelle la plupart des utilisateurs accède à Internet,connaît en Afrique la progression la plus forte au monde. Elle y a littéralement submergé la téléphonie fixe dont le développement a été avorté. En effet, l’Afrique subsaharienne comptait à elle seule 420 millions d’abonnés uniques en 2016, soit un taux de pénétration de 43%. Selon les projections, ce taux atteindra les 50% en 2020, avec 535 millions d’abonnés en Afrique subsaharienne et 725 millions pour tout le continent. L’Afrique deviendra alors le deuxième marché mondial en nombre d’usagers.
Entre 2005 et 2015, le nombre d’appareils utilisés sur le continent est passé de 130 à 900 millions. Sur ces 900 millions d’appareils, on comptait moins de 200 millions de smartphones. Selon les estimations de GSMA, ce chiffre devrait atteindre 500 millions d’ici à 2020. Une grande partie des usagers possédant plusieurs téléphones et plusieurs cartes SIM (Subscriber Identity Module).
À ce rythme, les communications ont explosé ces dernières années. Le nombre de connexions par carte SIM s’est élevé à 772 millions en 2016 et on devrait dépasser le milliard en 2020. La progression pour l’ensemble de l’Afrique a été de 344% en dix ans. En conclusion, nous pensons que la révolution digitale est désormais bien ancrée dans les consciences africaines et les pouvoir publics devraient mettre un focus capital sur le développement des infrastructures et, désigner des visionnaires à la tête des organisations en charge de conduire ce changement fondamental. Le continent doit tenir sa digitalisation dans un monde interconnecté et où, les jeunes générations s’accrochent pour ne rien lâcher.

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