Accueil Les décideurs Projet de monnaie unique de la CEDEAO : Quel Eco pour 2020...

Projet de monnaie unique de la CEDEAO : Quel Eco pour 2020 ?

89
0
Partager

Quel Eco pour 2020, C’est la question majeure que l’on peut se poser au regard des dernières évolutions du projet de la monnaie unique de la Cedeao et des polémiques récurrentes suite à la déclaration des présidents Macron et Ouattara sur le passage du franc CFA à l’Eco.

Par Mass Mboup
-journaliste accrédité à Bruxelles

A travers la Task Force présidentielle sur le programme de la monnaie unique de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), les Chefs d’Etat et de gouvernement ont réaffirmé depuis 2018 leur “engagement politique à réaliser la monnaie unique de l’organisation sous-régionale en 2020”. Cependant, pour le respect de cette échéance, des préalables s’imposaient aux Etats membres de la communauté, pour tenir en moins de trois ans un pari régional de plusieurs décennies.

Abstraction faite du Maroc, la Cedeao est un espace continu regroupant actuellement quinze pays avec huit différentes monnaies : le cédi du Ghana, le dalasi de la Gambie, le dollar libérien (monnaie du Liberia), l’escudo du Cap-Vert, le franc guinéen de la Guinée, le leone de la Sierra Leone, le naira du Nigeria, et le franc CFA des pays membres de l’Union économique et monétaire Ouest-africain-UEMOA (le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo).

A l’origine, il avait été convenu qu’une seconde zone monétaire dotée d’une monnaie unique devrait se mettre en place à côté de l’Uemoa. La ZMAO (Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest) regroupant la Gambie, le Ghana, le Liberia, le Nigeria et la Sierra Leone et… la Guinée, devrait s’élargir au Cap-Vert et avoir une monnaie unique, l’ECO. Les deux zones monétaires devraient coexister un temps avant de fusionner pour donner naissance à la monnaie unique de la Cedeao. La création d’une monnaie unique de la Cedeao peut être un projet opportun et pertinent, à condition que ce projet soit porté par l’ensemble des pays membres au-delà de tout clivage colonial ou linguistique. En dépit des récentes avancées, des contraintes et incertitudes persistent.

Après la crise de la Zone euro et le report, pour la quatrième fois consécutive, de l’introduction d’une monnaie unique dans les pays membres de la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest, la région a opté pour une approche collective et graduelle. L’Eco, avec un régime de taux de change flexible et une banque centrale de type fédéral, est projeté pour devenir la monnaie unique de la Cedeao.

La mutation du franc Cfa à l’Eco, tel que l’ont annoncé le président français Emmanuel Macron et son homologue ivoirien Alassane Ouattara, constitue à la fois une avancée qualitative et en même temps une source d’interrogations multiples et tout un lot d’incertitudes. Dans sa configuration actuelle et tel qu’il est présenté au sein des pays de l’Uemoa, l’Eco apparaît -notamment chez de nombreux spécialistes africains- comme un franc Cfa rebaptisé, avec tout le prisme colonial que l’on peut y voir… Même si l’on note, à ce stade, l’absence de la France dans la gouvernance de la nouvelle monnaie. Reste que des efforts sont encore nécessaires pour rassurer les sept autres pays de la zone.

Réunis en Conseil de convergence le jeudi 16 janvier 2020 à Abuja dans le cadre de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO) les ministres des finances et gouverneurs des banques centrales des six pays anglophones de la CEDEAO ont condamné la décision jugée “unilatérale” de passer du franc CFA à l’Eco. Et d’en appeler à un sommet extraordinaire.

Les huit pays de l’UEMOA ont décidé de se “débarrasser” du franc CFA et d’adopter l’Eco comme monnaie unique à partir de juillet 2020. Tel que présenté le 21 décembre 2019 au sortir de la rencontre entre les présidents Macron et Ouattara à Abidjan, le projet de l’Uemoa de passer du franc CFA à l’Eco en 2020 serait incompatible avec la décision de la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO relative à la création de l’Eco comme monnaie unique indépendante, de l’Organisation sous-régionale. Les ministres de la ZMAO ont réitéré la nécessité pour tous les pays membres de la CEDEAO de mettre en œuvre “la feuille de route révisée du programme de la monnaie unique de la CEDEAO”. Ceci pour se conformer à la décision prise lors de ladite Conférence des Chefs d’État et de gouvernement.

Après l’enthousiasme suscité par la décision de l’Uemoa de passer du franc Cfa à l’Eco, le Ghana, tout portait à croire que la nouvelle monnaie pourrait être une réalité en 2020. C’était sans compter avec les réticences, voire même les critiques acerbes qui allaient se manifester ici et là. Fondamentalement, une scission entre les pays francophones et anglophones de la CEDEAO apparaît comme une véritable menace. Certains analystes n’hésitent pas à parler de retour au “clivage linguistique colonial”, lequel a longtemps contribué à créer plutôt des divisions au sein de la sous-région. L’on comprend dès lors pourquoi la Commission de Bruxelles semble opter pour la prudence, préférant laisser évoluer les débats intra-africains avant d’esquisser des commentaires concernant l’avènement de l’Eco dont la “parité” avec l’Euro n’est pas encore clarifiée.

Avec le communiqué rendu public par les pays de la ZMAO, la sous-région semble revenir à la case départ. A l’image du serpent qui se mord la queue. Outre les efforts techniques de convergence macroéconomique, des challenges politico-diplomatiques sont à relever pour briser le cercle vicieux dans lequel se trouve le projet de monnaie unique de la Cedeao■

Partager